Teinture et couleurs chez les Vikings

Cet article se veut être une synthèse sur les couleurs et les principes tinctoriaux utilisés chez les Vikings, pour servir de base à la conception de vêtements historiquement valables. Il faut néanmoins être bien conscients que les données archéologiques disponibles aujourd’hui ne représentent pas l’entièreté des couleurs et principes tinctoriaux utilisés à l’époque, et que les plantes à l’origine de certaines couleurs ne sont toujours pas identifiées, et ce malgré les analyses chimiques et chromatographiques. Donc la liste de couleurs données ci-dessous est donc une liste a minima et non une liste exhaustive.

Teintures et couleurs chez les vikingsLes données sont basées sur les analyses d’échantillons de tissus issus non seulement de Scandinavie, mais aussi de Dublin, York et Londres, c’est à dire dans les zones d’implantation Vikings.

Sur l’ensemble des échantillons de textiles trouvés moins de la moitié ont montré la présence de molécules tinctoriales, et donc de teinture. Cela rejoint le fait que dans les sagas, la couleur de la plupart des vêtements n’est pas détaillée. Et lorsqu’elle l’est c’est souvent pour marquer un facteur de richesse ou un évènement particulier (j’y reviendrai plus tard).

Les mordants à aluminium utilisés sont l’Alun ou le Lycopode aplati (Diphasium complanatum ou Lycopodium complanatum), une fougère riche en aluminium. L’Alun ne se trouvant pas en Scandinavie, ni ailleurs en Europe du nord, il devait forcément être importé, c’était donc un mordant « de luxe ». Le Lycopode aplati quant à lui poussait naturellement en Scandinavie, et était donc un mordant plus abordable que l’Alun. On est quasiment sûrs que les mordants suivants ont aussi été utilisés: le cuivre, le fer, et les tannins (probablement issus de l’Aulne glutineux (Alnus glutinosa)).

Couleurs de la laine

La laine était la fibre textile la plus importante durant cette période, et elle se teignait facilement. Néanmoins lorsqu’elle était naturellement colorée, la laine était souvent filée, tissée et utilisée non teinte pour les vêtements de tous les jours. Et ce dans toutes ses couleurs naturelles qui s’étalent du brun au noir en passant par le gris. Cette fréquence des vêtements non teints semble avoir été plus grande en Islande qu’en Scandinavie. La laine blanche, quant à elle semble avoir été rarement laissée non teinte.

Le tissage de la laine était le plus souvent du sergé de type 2/2, ou un tissage simple, ce qui correspond aux spécifications légales du Vađmál (le drap de laine fait dans chaque maison, qui servait de monnaie d’échange chez les Vikings, et qui était le matériau le plus fréquent pour faire les vêtements en Islande).

Le noir naturel était clairement distingué des vêtements teints, et contrairement à ce que certains prétendent il n’était pas réservé aux pauvres ou aux esclaves. Snorri Sturlusson lui même portait une cape de laine noire. Mais par contre les vêtements de laine non teinte étaient clairement des vêtements de travail, de voyage, bref pas des vêtements portés pour les grandes occasions, où l’on se devait de porter des vêtements colorés qui marquaient la prospérité et le succès de celui/celle qui les porte et l’importance du moment (mariage, meurtre pour rendre justice, assemblée du Thing, retour chez soi après des années d’absence). Manquer à cette règle vous exposait aux moqueries et à l’opprobe (ce serait comme débarquer de nos jours à un mariage en bleu de travail sale).

Basé sur les analyses chimiques voici les plantes qui étaient utilisées pour teindre la laine:

  • Gaillet du nord (Galium boreale)
  • Pastel (Isatis tinctoria) ou Indigo (Indigofera tinctoria)
  • Noix du Noyer commun (Juglans regia)
  • Garance (Rubia tinctorium)
  • Au moins un lichen pourpre, peut être Ochrolechia tartarea
  • Une plante inconnue à l’origine du Jaune-X

Autres plantes qui ont probablement été utilisées sur les textiles du nord de l’Europe, soit qu’elles contiennent les principes tinctoriaux retrouvés, soit qu’elles ont été retrouvées dans des contextes archéologiques suggérant leur utilisation à des fins tinctoriales:

  • Bruyère callune (Calluna vulgaris), permet d’obtenir un jaune olive ou un jaune moutarde
  • Genêt des teinturiers (Genista tinctoria L.), permet d’obtenir du jaune
  • Gaude (Reseda luteola), permet d’obtenir du jaune

Voici les proportions des principales plantes tinctoriales utilisées pour teindre la laine selon les implantations Vikings:

Teinture sur laine

L’unité est en pourcentage du nombre total d’échantillons textiles analysés pour ces implantations sur l’ensemble de la période viking. Source: Dyes of the Viking age: a summary of recent work, 1988, de Penelope Walton

Bleu

Le bleu était la couleur la plus fréquente pour les Vikings implantés en Scandinavie (voir graphique ci-dessus). Cette fréquence attestée par l’archéologie se retrouve aussi dans les sagas écrites en Islande plus de deux siècles plus tard, ce qui semblerait indiquer que ces sagas ont gardé un fond de vérité « historique » des histoires orales scandinaves qu’elles ont retranscrites par écrit. Dans ces textes, le bleu est non seulement la couleur la plus mentionnée, mais c’est aussi le marqueur d’une richesse modérée.

Ce bleu issu de l’indigotine a pu être obtenu soit du Pastel (Isatis tinctoria), soit de l’Indigo (Indigofera tinctoria). La plupart des historiens et archéologues penchent plutôt pour le Pastel, car il poussait en Scandinavie depuis l’époque romaine, contrairement à l’Indigo qui devait être importé de loin. Des graines et des fragments du fruit du Pastel ont d’ailleurs été retrouvés dans le coffre du bateau tombe d’Oseberg, en Norvège. Le Pastel, moins couteux à obtenir, permettait une utilisation à plus grande échelle que l’Indigo, ce qui expliquerait la fréquence du bleu, et pas seulement parmi les couches les plus riches de la société.

Une autre explication de la prédominance du bleu est peut être à chercher dans les textes sacrés des anciens Scandinaves où il est dit que la cape d’Odin est de couleur bleu nuit. De manière générale le bleu est une couleur considérée comme sacrée.

L’analyse des différents adjectifs pour les différentes nuances de bleu (voir Thor Ewing dans les sources) semble indiquer que seules les nuances les plus sombres aient été considérées comme le « vrai » bleu. Cela est peut être du au caractère sacré de la couleur bleu nuit (cf. la cape d’Odin) ou au fait que les nuances les plus sombres ne s’obtiennent qu’avec un bain très concentré, et que les nuances les plus claires peuvent être obtenues en réutilisant un bain de teinture (ce qui revenait moins cher). Les nuances de bleu étaient alors un bon indicateur de la richesse de celui ou celle qui le portait (les tissus retrouvés à Birka sont habituellement teints dans un bleu profond, tout comme les laines fines trouvées dans les tombes de haut rang).

Certains auteurs associent le bleu à l’accomplissement d’un meurtre, mais en réalité ce n’est pas la seule couleur portée par les meurtriers dans les sagas. Le rouge, le jaune et d’autres couleurs non précisées étaient portées. Le bleu étant la couleur la plus commune, il est logique que cette prédominance se retrouve chez les meurtriers. En réalité le fait de porter des vêtements de couleur (c’est-à-dire ses beaux vêtements) reflète le coté sacré du meurtre à but de justice (qui est fait en plein jour contrairement à l’assassinat fait sous couvert de l’obscurité). Ces vêtements colorés permettent aussi au tueur d’être clairement visible à distance, et facilement reconnu, ce qui rendra legal le meurtre accompli.

Rouge

Le rouge était la seconde couleur la plus fréquente en Scandinavie, et la première dans les implantations de York et Londres. Là encore, les sagas rejoignent la réalité archéologique des implantations scandinaves, puisque le rouge est la seconde couleur la plus mentionnée dans les textes.

Mais contrairement au bleu, le rouge semble être un marqueur de grande richesse et d’un certain statut. Sur 27 vêtements rouges mentionnés dans les sagas, 4 sont associés à des vêtements bleus, 4 sont associés à des ceintures d’argent, 9 sont associés à une arme ou une protection de combat, et 4 sont associés à un autre vêtement.

Elle était obtenue principalement de la Garance qui poussait en France et en Angleterre, mais pas en Scandinavie. On a la preuve qu’elle s’échangeait sur les marchés du 9e siècle de Quentovic et de Paris, et il est fort probable qu’elle ait été importée en Scandinavie. Mais les rares découvertes de tissus teints à la Garance sont des tissus importés, qui ont probablement été importés déja teints.

Dans les tombes scandinaves, les vêtements rouge Garance sont toujours associés à la richesse et à des biens importés, ainsi qu’à un haut statut. Les exemples les plus notables étant ceux d’Oseberg (Norvège) et Mammen (Danemark). Les vêtements rouges de ces tombes sont considérés comme représentant un luxe issu des importations. Le vêtement de Mammen est tissé en sergé Z/S diamant, qui bien que commun en contexte britannique et européen, est relativement inconnu en Scandinavie. C’est aussi le seul tissu lourdement brodé de la Scandinavie Viking et il inclut des motifs réminiscents du style Anglais de Winchester.

La Garance semble par contre avoir été particulièrement populaire en Angleterre, puisque de grandes quantités de Garance ont été retrouvées dans les niveaux Anglo-Scandinaves de York et des fragments de pots teinture ayant contenu de la Garance ont été retrouvés dans les villes Anglo-Saxonnes de Londres, Thetford, Winchester et Canterbury. Cette prédominance du rouge Garance perdurera en Angleterre durant le Moyen Age.

Mais la Garance n’était pas la seule plante utilisée pour teindre en rouge, le Gaillet du nord, qui pousse en Scandinavie, semble aussi avoir été utilisé à cet effet.

Jaune

La teinture jaune pour la laine est issue d’une plante encore non identifiée, appelée Jaune-X par les archéologues. Les analyses ont permis d’éliminer 23 plantes possibles:

  • Gaude (Reseda luteola)
  • Genêt des teinturiers (Genista tinctoria)
  • Safran (Crocus sativus)
  • Nerprun (Rhamnus spp)
  • Parmélie des murailles (Xanthoria parietina)
  • Parmélie grise (Hypogymnia physodes)
  • Lichen poumon (Lobaria pulmonaria)
  • Pseudo-évernie furfuracée (Pseudovernia furfuracea)
  • Saule fragile – écorce (Salix fragilis)
  • Hêtre européen – noix (Fagus sylvatica)
  • Chêne pédonculé – galle (Quercus robur)
  • Noisetier (Corylus avellana)
  • Pommier sauvage (Malus sylvestris)
  • Potentille ansérine (Potentilla anserina)
  • Bident tripartite (Bidens tripartita)
  • Chrysanthème des moissons (Chrysanthemum segetum)
  • Myrte des marais (Myrica gale)
  • Matricaire maritime (Matricaria maritima)
  • Genêt à balais (Cytisus scoparius)
  • Prêle des champs (Equisetum arvense)
  • Bruyère callune (Calluna vulgaris)
  • Salicaire commune (Lythrum salicaria)
  • Millepertuis commun (Hypericum perforatum)

Ce Jaune-X étant riche en tannins et ne nécessitant pas apparemment de mordant, certains émettent l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’Oignon (Allium cepa), puisque cette plante était cultivée et très appréciée des Vikings. Qui plus est l’Oignon teint très facilement la laine, et c’est une couleur ayant une très bonne tenue.

D’autres plantes comme la Gaude, la Bruyère callune et le Genêt des teinturiers ont peut être été utilisées pour teindre la laine en jaune, mais nous n’en avons aucune preuve chimique formelle.

Vert

Le vert était obtenu par mélange entre une plante à indigotine (Indigo ou Pastel) et le fameux Jaune-X. On n’a retrouvé ce mélange qu’en Scandinavie, ce qui semblerait indiquer une préférence « régionale » pour cette couleur.

Pourpre et violet

Le Lichen pourpre permettait d’obtenir une couleur proche de la véritable pourpre issue du Murex ou une pourpre plus proche du rouge, selon l’acidité du bain de teinture (acide on obtenait un pourpre tirant vers le rouge, basique on obtenait un pourpre tirant plus vers le bleu). Couplé à la Garance il permettait d’obtenir un rouge-violet. Les vêtements teints avec le Lichen pourpre sont particulièrement communs dans le Dublin viking et à Narsaq au Groenland. Plusieurs variétés de lichens ont pu être utilisés, mais il semble que les Scandinaves accordaient leur préférence à Ochrolechia tartarea, dont le nom Islandais (litunarmosi) signifie « lichen qui teint ».

Couplé avec le Pastel ou l’Indigo, la Garance permettait d’obtenir du violet. Cette couleur n’est présente que dans les implantations de Scandinavie, Londres et York.

Brun et noir

Quelques traces d’utilisation de broux de Noix pour teindre de la laine en brun-rouge ont été avérées, ainsi qu’une ou deux pièces textiles teintes en un brun quasiment noir grâce à un mordançage au fer. La preuve de son utilisation vient d’Hedeby et Oseberg où on a retrouvé des bogues du Noyer commun, ainsi que des fils teints au broux de Noix sur la tapisserie d’Oseberg.

Couleurs du lin

Le lin survit moins bien dans le sol que la laine, et là où il a été préservé, c’est grâce à l’action de sels métalliques venant d’un accessoire de vêtement proche (le plus souvent une broche). Les sels peuvent colorer le tissu, mais le plus souvent aucune trace de teinture n’a été retrouvée sur les vêtements de lin.

Le lin se teint plus difficilement que la laine, et il semble donc qu’il était le plus souvent utilisé brut (et donc de couleur grise ou paille) ou blanchi (en le faisant bouillir dans une solution de cendres de bois et en l’étendant ensuite au soleil). Néanmoins certaines plantes tinctoriales comme le Pastel ou la Garance arrivent à teindre le lin, il est donc fort possible que le lin bleu ou rouge ait été plus commun qu’on le pense. Il y a d’ailleurs plusieurs exemples de lin teint au Pastel ou la Garance dans les textiles découverts à Birka.

Couleurs de la soie

La soie était forcément importée, et teinte le plus souvent avec des plantes et des principes tinctoriaux qui n’étaient pas issus de l’Europe du nord-ouest.

Basé sur les analyses chimiques voici les plantes et principes tinctoriaux qui étaient utilisées pour teindre la soie importée:

  • Kermès (Kermes vermilio, corps d’un petit insecte qui pousse dans le Chêne kermès)
  • Gaude (Reseda luteola)
  • Garance (Rubia tinctorium)
  • Pastel (Isatis tinctoria) ou Indigo (Indigofera tinctoria)
  • Au moins un lichen pourpre, peut être Rocella tinctoria

Voici les proportions des principales plantes et principes tinctoriaux utilisés pour teindre la soie retrouvée dans les différentes implantations Vikings:

Teintures sur soie

L’unité est en pourcentage du nombre total d’échantillons textiles analysés pour ces implantations sur l’ensemble de la période viking. Source: Dyes of the Viking age: a summary of recent work, 1988, de Penelope Walton

Les couleurs utilisables pour la soie sont donc les suivantes:

  • Rouge
  • Pourpre
  • Rouge-violet
  • Bleu
  • Jaune
  • Violet

Le Kermès et la Garance permettaient d’obtenir des rouges vifs, tandis que la Gaude pouvait donner un jaune éclatant. Les plantes à indigotine (surement l’Indigo pour la soie puisque c’était une plante locale contrairement au Pastel) donnaient du bleu ou du violet lorsqu’elles étaient couplées avec la Garance. Enfin, un lichen pourpre permettait d’obtenir de la pourpre ou un rouge-violet lorsqu’il était associé à la Garance.

La répartition des couleurs par aire géographique se trouve dans la conclusion ci-dessous.

Conclusion

Le portrait des vêtements teints donné par les sagas et les poèmes, pourtant très postérieurs à la période Viking, est globalement confirmé par l’archéologie, ce qui permet de se baser sur eux, tout en restant prudent, pour le choix des couleurs de vêtements à adopter.

Selon l’implantation des Vikings, et les matières utilisées, les couleurs étaient les suivantes par ordre décroissant de fréquence:

Matière/Localisation Scandinavie Dublin York et Londres
Laine Couleurs naturelles: Blanc, Brun, Gris, Noir
Bleu
Rouge
Vert
Violet
Pourpre
Brun (par teinture)
Couleurs naturelles: Blanc, Brun, Gris, Noir
Pourpre
Rouge
Bleu
Jaune
Couleurs naturelles: Blanc, Brun, Gris, Noir
Rouge
Bleu
Violet
Pourpre
Lin Bleu
Rouge
NA NA
Soie Pourpre Rouge
Pourpre
Rouge
Rouge-violet
Pourpre
Violet
Bleu
Jaune

Ces différences de couleurs selon les implantations peuvent s’expliquer de plusieurs manières:

  • des différences de biotopes et de climats permettant une plus grande disponibilité d’un pricipe tinctorial plutôt qu’un autre
  • des préférences locales pour telle ou telle couleur
  • le hasard des découvertes archéologiques

Selon l’origine et le statut de votre personnage vous pouvez déterminer à partir de ces données quelles couleurs vous pouvez utiliser en accord avec les données historiques et archéologiques actuelles. Mais n’oubliez jamais que rien n’est gravé dans le marbre et de prochaines découvertes viendront peut être profondément remettre en question ce que nous prenons pour vérité historique attestée.

Sources

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